Tony Anatrella, Développer la vie communautaire dans l´Eglise. L´exemple des communautés nouvelles

11 mai 2015

La fête de Pentecôte approche, fête communautaire par excellence, fête où le don de l’Esprit créé la communion, gratuitement. En effet cette communion ne peut venir que du Ciel car nous sommes bien incapables d’y parvenir seuls.

A ce propos il est bon de présenter le livre très complet de Monseigneur Tony Anatrella, publié en septembre dernier, Développer la vie communautaire dans l´Eglise. L´exemple des communautés nouvelles (Editeur Echelle Jacob, 304 p., 23.00 €).

On y retrouve tous les thèmes chers à l’auteur : l’infantilisme de la société, son caractère « adolescentrisque », le « gender », les abus de langage, la crise de l’autorité, la grave confusion entre le spirituel et le psychologique (l’on psychologise trop facilement la vie spirituelle ou inversement -cf. notamment ses développements très intéressants p. 125 et pp. 165 et svt.-), etc.

Tony Anatrella commence en effet son étude par nous présenter de façon détaillée le contexte psychologique et social de nos jeunes adultes contemporains.

Répondant à l’accusation de la société faite à ces communautés nouvelles d’être sectaires, il n’hésite pas à retourner le problème et voici ce qu’il dit : « En valorisant un genre polymorphe et le fantasme du polyamour qui sont le propre de la psychologie infantile, la société libérale, individualiste et déracinée de son histoire puisque le passé n’est pas une source d’inspiration mais un simple souvenir de dates mémorielles et une réinterprétation idéologique des faits, exonère le lien social du sens du bien commun pour éclater en bulles sociales qui s’ignorent. C’est donc bien la société qui devient sectaire faute d’un lien à son histoire religieuse. Celle-ci la façonnée alors que le politique, dans un jeu de manipulation mimétique, dépouille les caractéristiques spécifiques du religieux pour s’attribuer ses propres ressources en donnant l’illusion qu’elles proviennent de lui. La société se déstabilise en niant le religieux qui l’a constituée et ressourcée de façon continuelle. D’ailleurs, faute d’une vision plausible de l’homme, d’un sens de l’histoire et de son enracinement culturel, et d’un réel projet de société régulé par une anthropologie, le discours politique perd de sa crédibilité.... Nous ne sommes plus dans le réel mais dans l’autojustification permanente proche de l’hallucination. Le langage est lui-même détourné et censuré, il y a des mots interdits et des problèmes ignorés comme s’il fallait tricher avec les réalités pour pas avoir à les nommer » (pp. 21-23).

Expliquant plus loin la fin de son ouvrage il écrit : « l’enjeu de l’étude est d’évaluer les mutations sociales d’un cadre de référence à l’intérieur duquel une société définit ce qui est »normal« au point de considérer le religieux comme anormal » (p. 22). C’est pourquoi il revient sur le contexte historique de la naissance des communautés nouvelles (c’est à dire la période du Concile Vatican II et la crise des années 1970) et il constate alors « lorsque la société se délite en niant ses références, la différence sexuelle et ses interdits majeurs, des microsociétés religieuses chrétiennes apparaissent et se développent sobrement en formant de nouvelles communautés qui irradient progressivement le lien social et favorisent l’éveil de nombreuses personnes sur les enjeux spirituels, moraux et sociaux à relever » (p. 23).

Commentant son titre il explique enfin : « Nous avons donc préféré le terme »développer« à celui de »construire« , fort en vogue actuellement. Ainsi, on »construit la famille« , on »construit sa sexualité« , ou encore on »fait famille« , on »fait communauté« , voire même on nous dit qu’il faut »veiller au vivre ensemble« . Ce sont autant de formules convenues dont le contenu est superficiel pour ne pas dire vide de concepts puisque l’on ignore les principes d’unité à partir desquels il est possible d’élaborer une relation et un lien social » (pp. 23-24). C’est ainsi, écrit-il, que l’école devient le lieu de la transformation idéologique des enfants, et non plus le lieu pour leur transmettre un savoir, et l’on y transforme les systèmes d’évaluation, car, l’autorité est à bannir dans nos sociétés fragiles et hyper affectives.

Le cadre canonique dans lequel ces « Associations privées de fidèles » (canon 299,§. 3 et 322, §. 2) naissent et se développent est rappelé de façon bien précise (p. 105 et svt.). Il est d’ailleurs intéressant de noter que de ces « associations de fidèles », le Concile Vatican II n’en avait prévu aucune application concrète. Par la suite, l’article 312 du nouveau Code de droit canon, voulu par Jean-Paul II, les fait dépendre directement de Rome (du Conseil pontifical pour les laïcs), après la première reconnaissance par l’Evêque concerné.

Mgr Anatrella en profite alors pour rappeler certains principes fondateurs du droit canon, comme celui de la nécessaire séparation des consacrés et des laïcs. De fait, beaucoup de communautés nouvelles vivent la mixité et même incluent des familles. Aussi a-t-il fallu corriger certains statuts afin que les lieux de vie et les fonctions soient clairement distincts, notamment pour la préservation de la vie familiale (en particulier la liberté des enfants afin d’éviter toute dérive sectaire). Mais à cet égard, note l’auteur, les communautés nouvelles sont entrées dans la maturité et la fécondité.

Il est certes notoire qu’une minorité de ces communautés a vécu des dérapages, parfois très graves, souvent dus à la personnalité de leur fondateur. L’auteur les connaît bien car, expert du Saint Siège, il a souvent été mandaté pour des enquêtes et des procès canoniques. Ce livre en est d’ailleurs le fruit.

Voulant faire œuvre de discernement il nous dresse alors longuement les différentes déviances possibles : abus d’autorité, problèmes d’agression sexuelle, de délit financier, de mélange des genre. Tony Anatrella note d’ailleurs que ces dérapages ne sont pas le propre des communautés nouvelles mais sont communs à tout groupe sociaux. Car, explique-t-il, « à l’image de tout corps vivant, les C.N. sont nées et ont grandi en interaction avec un milieu dont elles se sont distinguées, mais dont elles partagent certaines failles et certaines limites »(p. 113). Il faut savoir que ces communautés, comme des séminaires ou des ordres religieux beaucoup plus anciens, ont aussi attiré des personnes fragiles. Moins on a reçu, moins on est rationnalisé et socialisé, avoir une loi commune devient alors oppressif pour beaucoup. Or, l’auteur sait combien sont nombreux sont ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de recevoir.

Mais qui souhaite lire ce livre et « avoir des noms » sera déçu : Mgr Anatrella ne vient pas faire le procès de telle ou telle réalité nouvelle. Il nous dresse un tableau général, illustre les possibles abus, commente précisement « les fragilités » des communautés nouvelles, puis propose des remèdes. Ainsi n’hésite-t-il pas à dénoncer : « Lorsque des autorités de l’Eglise (on pourrait ajouter le Pape lui-même) se sont trouvées devant des personnes revêtues d’un charisme tellement puissant qu’il avait donné naissance à un mouvement international et à des œuvres multiples, elles avaient la tentation d’idéaliser la personnes qui portait ce charisme et parfois à ne pas faire la distinction entre le charisme porté et la personne qui porte le charisme » (p.111).

Il n’hésite pas aussi à louer, de nombreuses fois, à l’appui du Pape Benoît XVI et du Pape François, le caractère fondamentalement missionnaire de ces communautés (p. 90) ; car « elles sont une puissance d’action déterminante dans le combat de l’évangélisation dont l’Église ne peut se passer » (p. 98). Bien souvent radicale, elles cherchent à mettre en œuvre l’Evangile, de là la grande méfiance vécue à leur égard à leurs débuts, dans une France marquée par la « pastorale de l’enfouissement » chère à l’Action catholique.

De cette multiplicité de réalités, Paul VI a dit :« vous êtes une chance pour l’Eglise ». Quarante après où en sommes nous ? L’auteur présente ici son bilan.

Un livre passionnant donc mais pas toujours facile d’accès.