Eloge de l’action politique

27 mars 2015

Thierry-Dominique Humbrecht o.p., Parole et Silence, 150 p., mars 2015, 18 euros

« De même qu’aux Jeux Olympiques, ce ne sont pas les plus beaux et les plus forts qui sont couronnés, mais ceux qui combattent (car c’est parmi eux que sont pris les vainqueurs), de même aussi les nobles et belles choses de la vie deviennent à justes titre la récompense de ceux qui agissent » (Aristote, Ethique à Nicomaque, cité p.105).

A deux jours d’un scrutin électoral, il est bon de revenir à la question de l’action politique qui non seulement concerne tout un chacun, mais le chrétien plus encore, car il n’y a pas de liberté sans responsabilité.

Qui est habitué à ce domicain hors norme ne sera pas surpris par la verve de l’auteur et son style, tout à la fois flingueur et érudit. D’autant qu’à toute allure il n’hésite pas à aborder une quantité de sujets d’actualité : l’engagement politique des chrétiens, suite au mouvement des veilleurs et aux manifs pour tous (sous le titre excellent des « intermittents du réveil ») ; leur professionnalisme ou plutôt leur amateurisme ; l’affaire Charlie et ses suites ; la laïcité, chrétienne par nature, devenue laïcisme ; la démocratie, l’Islam, l’Occident et sa décadence ; la foi et la raison encore et toujours ; l’ambition (notamment féminine) et le carriérisme ; le cinéma (avec le succès d’Intouchables et de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? -sous le titre « les bons sentiments ont-ils pris le relai du christianisme ? »-) ; l’évangélisation au travail, etc....

Bref, couvrir en si peu de pages autant de questions brûlantes ne va pas sans risque et provoque nécessairement la réaction. C’est la règle du jeu. Mais cet essai n’en demeure pas moins remarquable quant à sa nécessité et sa pertinence, d’autant que par les temps qui courent nous sommes plutôt enclins à l’attaque en règle de la politique. Certes, en tant que pasteur, il se refuse à donner des solutions concrètes toutes faites à ces enjeux modernes, est-ce trop facile ? A nous de prendre la balle au bond. Car, n’en déplaise à beaucoup, l’auteur tente coûte que coûte de démontrer la légitimité d’une action politique ouvertement chrétienne.

 

Quelques extraits

« Le contradicteur, aux larmes crocodilesques, plaide pour ces catholiques en faveur d’un nouveau sommeil de cent ans. La vie se charge de les bercer et les soucis, entre famille (ils la revendiquent assez), études (qui les normalisent, la nuit comme le jour), métiers d’argent (ils s’y ruent, poussés par leurs parents) et surtout métiers muets (c’est leur signature), peur de la ségrégation professionnelle (de plus en plus éliminatoire pour eux), déni de l’investissement culturel (avec leurs belles têtes de vaincus), refuge dans leurs paroisses et autres mouvements, quand ce n’est pas dans leurs réseaux huppés de catholicisme consanguin. Au pire, ils continueront à s’occuper des pauvres et des malades à Lourdes, refuges traditionnels de leur démission politique » (p. 24).

« La laïcité à la française impose dans le domaine public l’effacement de toute référence religieuse traditionnellement surtout catholique. Pourtant, d’étonnants chassés-croisés ont toujours eu lieu entre neutralité laïque et dogmatisme laïciste, entre liberté religieuse et occultation. C’est plus que jamais le cas face aux questions posées par l’Islam. En s’arrogeant tous les droits d’arbitrage, la laïcité se coiffe-t-elle d’une tiare papale de religion suprême, seule habilitée à conférer aux religions constituées leur droit de parler ou bien l’obligation de se taire ? Est-elle capable de répondre aux questions religieuses autant qu’elle le prétend ? Les démonstrations dites improprement républicaines qui ont accompagnées la manifestation nationale contre le terrorisme éclairent-elles de telles ambigüités ? » (p. 68). Autant de questions auxquelles l’auteur va s’appliquer à répondre. A rappeler : le discours de Benoit XVI à Ratisbonne qui apporte une lumière inégalée à ces débats cruciaux.

« Quant aux catholiques eux-mêmes, c’est tout autre chose. Ils ont appris la laïcité. Ils s’y plient avec application. Au moins les instituteurs de la Laïque doivent-ils leur reconnaître le statut de bons élèves de la République : en matière de comportement public, les catholiques sont imbattables en fait de laïcité. Ils ont intégrés toutes les formes de transparence, de dégriffement des marques, d’ellipses qui s’inventent le statut non religieux des doctrines religieuses, etc. En entreprise, ils se taisent ; dans l’administration, itou ; dans l’Education Nationale, suprêmement, mais il est vrai qu’ils y jouent leur carrière ou un séjour prolongé sous les ponts, leur mutation dans un établissement reculé ou bien Vivaldi à l’accordéon dans le métro jusqu’à la tétanie. Dans les instances catholiques ; où rien n’est censé les contraindre, ils ont apporté la bonne santé à l’automutilation » (pp. 71-72).

« Une nation soumise aux aléas de ses passions médiatiquement et politiquement structurées est mûre pour le fascisme, sauf sa capacité consumériste d’oubli rapide des émotions d’hier. Elle est sauvée par sa superficialité » (p. 76).