Deux livres posthumes à recommander absolument

8 juillet 2014

Tout d’abord un livre frais et facile à offrir cet été : celui consacré à l’artiste du Barroux, Clotilde Devillers ; un autre ensuite beaucoup plus difficile mais passionnant et merveilleusement écrit : les Mémoires de Louis Bouyer.

En ce début de vacances, l’Abbaye Notre-Dame de l’Annonciation nous offre une belle rétrospective sur l’œuvre de l’artiste Clotilde Devillers, morte prématurément il y a 6 ans déjà.

Abbaye Notre-Dame de l’Annonciation, Clotilde Devillers, Dimensions : 21 x 28 cm, 84 p., 2014, 25 €.
Voilà un très beau livre à offrir et à méditer. Le texte qui nous présente la vie et l’œuvre de cette artiste, qui désirait ouvrir aux hommes des « chemins de lumière » pour les « aider à escalader le Ciel », est court. Il tient en une introduction. Ensuite les œuvres multiples de cette artiste, hors du commun, se succèdent en de très belles pages toutes en couleurs : broderies, vitraux, peintures sur bois, sculptures de statues, de chapiteaux, terres cuites... Qui aime l’art roman sera séduit par la simplicité et la pureté des lignes, des sourires, de la lumière qui se dégagent de chacune d’entre elles.

Clotilde Devillers (1956-2008) fut la première élève de celui qui deviendra son maître : Albert Gérard (1920-2011), lui-même ancien élève d’Henri Charlier. Dans les années 1980, ils ouvrent l’Atelier de la Sainte-Espérance, dans le village du Barroux. Dans le rayonnement des deux Abbayes, Clotilde Devillers se consacre alors pleinement à l’art sacré, nourrie de prière et de la contemplation de la beauté de la Création, celle de notre midi provençal.


Un autre livre est à dévorer cet été : Les Mémoires de Louis Bouyer, qui viennent finalement de paraître aux éditions du Cerf (2014, 327 p., 29€). Quelle vie, quelle œuvre, quelles amitiés (et quelles inimitiés), quels lieux mais aussi quelle plume !

Le père Louis Bouyer fut l’un des plus grands théologiens du XXe siècle. Oratorien, venu du protestantisme, cela lui valut d’être un précurseur formidable dans la voie de l’œcuménisme (malgré les soupçons que lui coûtèrent toute sa vie, justement, son passé de pasteur protestant). Il fut aussi l’expert français à être le plus directement impliqué dans les travaux préparatoires du Concile (commissions dont il dépeint les réunions de façon cocasse et acerbe à la fois, avec sa profonde clairvoyance), ce qui lui valut là aussi d’être extrêmement jalousé, notamment du Père, et futur cardinal, Daniélou s.j.. Merveilleux bibliste, formidable liturgiste, ses travaux sur le Mystère pascal (expression qu’il a lui-même créée) et sur l’Eucharistie restent inégalés, parmi tant d’autres.
Pourtant, il préfère se définir lui-même, humblement, comme un simple enseignant et pasteur.

Toute sa vie séduit par la vie bénédictine, comme son ami le Pape Paul VI lui-même, il n’y fut pas accepté mais renvoyé chez les pères oratoriens (il nourrissait déjà une admiration sans borne pour le Cardinal Newman).

Voilà ce qu’il en dit : « Je ne dirai pas maintenait que je regrette d’avoir été aiguillé sur une autre voie. Non seulement j’aurais pu tomber, dans la sainte Eglise, sur bien pire que l’Oratoire de France, malgré ses faiblesses (il faut le lire raconter son année de noviciat !), mais, en définitive, je crois que ceux qui m’ont orienté vers une vie, un ministère sacerdotal plus actifs, même si les raisons pour lesquelles ils l’ont fait n’étaient pas des meilleures, ne m’ont pas fourvoyé. Je ne suis pas particulièrement fier, qu’on veuille bien le croire, ni de l’ensemble de mon existence, ni plus spécialement de ce que certains (...) appellent »mon œuvre« . Pour m’en tenir à celle-ci, je suis bien incapable, pour ma part, d’y discerner aucune des traces de génie (et moins encore de sainteté !) que de telles bonnes âmes imaginent y découvrir. Mais je crois bien que c’est pour enseigner, et pour enseigner la religion chrétienne comme la seule inspiration possible qui ne soit pas un leurre, que j’était fait.
Mes livres me semblent sans plus le fruit d’un travail, longtemps poursuivi, qui reste l’ouvrage, simplement, d’un professeur honnête et compétent.
Et, contribuant à leur production plus encore qu’en procédant, le ministère sacerdotal que j’ai exercé, si limités que soient les fruits qu’il a portés, n’en a pas moins été lui-même la plus efficace motivation de mon propre développement, aussi bien spirituel qu’intellectuel, dont je suis le mieux placé pour discerner, cependant, faiblesses, insuffisances, voire fautes indéniables » (p. 218).

Parmi les nombreux événements qui jalonnèrent sa vie, il aima tout spécialement ses années au Collège de Juilly (où il raconte comment il encouragea l’élève de seconde Philippe Noiret sur la voie du théâtre). Là, il fut vraiment enseignant et pasteur des jeunes âmes qui lui étaient confiées. C’est là aussi que pour la première fois en France une veillée pascale put enfin être célébrée (nous nous situons avant le Concile). Voilà ce qu’il raconte avec sa malice sans pareille :
« J’ajouterai que le père Joseph dirigeant la schola et moi-même la liturgie servie par les grands clercs, alors que les années précédentes on avait peine à imposer aux classes d’examens quelque régularité aux offices, nous obtînmes sans peine ce résultat inespéré d’avoir pratiquement tous les élèves des classes terminales soit parmi les clercs, soit parmi les chantres.
Mieux encore, ce furent eux-mêmes qui insistèrent bientôt pour revenir au collège prendre part, au milieu de leurs vacances de printemps, à la liturgie du triduum pascal, aussi complète que dans une cathédrale ou une abbaye. Bien entendu, nos confrères, à peu d’exceptions près, ne pouvant plus, dans ces conditions, se dispenser d’y assister, nous en voulurent à mort.
Le plus beau, cependant, fut une lettre pastorale fulgurante de l’évêque de Meaux, nous condamnant sans nous nommer, parce que nous avions osé célébrer la vigile pascale dans la nuit de Pâques, alors qu’on la célébrait encore en ce temps là, si on la célébrait, le matin du Samedi Saint, généralement en catimini. Le malheur voulut que cette lettre de notre bon pasteur parût juste au même moment où le pape Pie XII (influencé par le père Vagaggini) produisait de son côté une encyclique, non mois flamboyante... pour rétablir l’usage normal, que nous avions eu l’audace d’être les premiers à reprendre, après les moines de Maria Laach » (p. 144).

Face à l’opposition de plus en plus vive de ses collègues et supérieurs, il est rapidement contraint de démissionner de son poste au Collège de Juilly, notamment parce qu’il avait fait acheter des bibles à ses élèves de 5e (p. 145) ! Partout incompris et rejeté par les autorités ecclésiastiques françaises (raison pour laquelle d’ailleurs il refusa le Cardinalat), il finira par enseigner aux Etats-Unis et se retirer dans l’abbaye bénédictine de Saint Wandrille.

Bref, aux delà des anecdotes qui ponctuent sa vie, avec ses Mémoires  Not dhe Whole Truht » -La vérité... mais pas toute entière ! p. 5), Louis Boyer nous livre une traversée du XXe siècle extraordinaire : en particulier des années préparatoires au Concile et celles qui auraient pu tourner au désastre : les premières années qui lui succédèrent, où l’on en fit n’importe quoi ! Un livre à lire absolument, mais, qui n’est pas toujours facile d’accès, surtout pour les plus jeunes générations (de nombreuses notes explicatives ont fort heureusement été ajoutées).